« Tu as vu des têtes de coquelicot ?
— Oui.
— C’est gros comme le pouce et puis ça s’ouvre et peu à peu il en sort une fleur grosse comme le poing.
— Oui.
— Ce qu’il a, ton cheval – il dit le reste tout doucement – c’est la graine des ailes.
« Oui, continua Bobi dans le silence, et toujours doucement. Il en sortira de grandes ailes blanches. Et ce sera un cheval avec des ailes, et il fera des enjambées comme d’ici au jas de l’érable, et il galopera à dix mètres au-dessus de la terre et on ne pourra plus jamais l’atteler ni lui, ni ses fils, ni les fils de ses fils. »

Que ma joie demeure, 1935. Jean Giono.

Chapitre I : (Grandeur et) décadence

La douleur – insoutenable. Aucun moyen d’y échapper. Elle courait, le long de sa colonne vertébrale, partant de la base de sa nuque, jusqu’à la naissance de ses reins. Mais le pire c’était dans le dos, juste derrière, entre les omoplates. Inaccessible ; en se contorsionnant, il n’était parvenu qu’à effleurer la zone, et il n’y avait rien. Juste de la peau, moite, blanche.

Il gisait sur le flanc, recroquevillé tout au bord du matelas posé à même le sol. Dans la lumière rasante, il voyait la poussière avancer sur le parquet à chaque expiration. Preuve qu’il n’était pas mort. Les draps trempés de sueur étaient entortillés autour de ses jambes, mais il ne comptait pas bouger. Le mieux qu’il aurait pu faire, de toute façon, c’était ramper un peu plus loin sur le parquet sale. Peut-être se trainer jusqu’à la salle de bain au sol carrelé. Le carrelage devait être frais.

Ses yeux dérivèrent, incapables de se fixer sur quoi que ce soit – la sueur lui coulait dans les yeux, ses cheveux trop longs étaient plaqués sur son front – survolant la partie de la pièce qui était dans son champ de vision restreint et penché à quatre-vingt-dix degrés. Le mur, le papier peint décollé et tâché d’humidité. Une armoire vide. Il ne possédait pas de quoi remplir une putain d’armoire. A trente-trois ans, sa vie tenait dans un sac de voyage. L’ordinateur portable, ouvert. Par terre. Plus de batterie. Captait pas de wifi de toute façon. Avait pas d’amis à qui envoyer un “j’suis en train de crever sur un matelas crade dans une chambre louée à la semaine”. Il n’avait pas payé le loyer.

Sous l’armoire, en face de lui, se trouvait un cachet. Blanc, rond. Qui aurait pu dire depuis combien de temps il se trouvait là ? Si c’était de la dope, de l’aspirine, un abortif ? Une pastille pour la gorge ? Cette chambre avait vu défiler prostituées, dealers, voleurs en cavale. Il pouvait s’agir de n’importe quoi.

Et quand William Einberg posa ses yeux à demi fermés, embués par la douleur, sur ce petit cachet blanc, à deux mètres de lui peut-être – distance infranchissable en l’état, même en rampant – tout son esprit se focalisa dessus. Et sur rien d’autre. C’était la solution, la paix, le moyen de basculer dans le néant. C’était stupide, vraiment, comme raisonnement, mais qui pouvait prétendre avoir les idées claires alors qu’il était étendu quasiment par terre, en train de haleter en plein après-midi dans la pénombre d’une chambre d’hôtel crasseuse, avec l’impression qu’une putain d’épine dorsale lui poussait entre les omoplates ?

OoOoO

.: Nao - 2009-2010 :.
Creative Commons License