Chapitre VIII : Route barrée à travers champs

Le roulis est familier même s’il ne devrait pas l’être. Il sommeille à moitié, appuyé contre la portière du côté passager dans une vieille voiture qu’il est certain de n’avoir jamais vue de sa vie. Qui aurait cru que son éditeur conduisait un truc pareil – William n’imaginait pas ça de la part d’un homme qui avait un chauffeur et qui aimait les berlines allemandes.

Plus le temps passait et plus Garetti lui apparaissait comme un petit vieux fatigué, bouffé de l’intérieur, plein de tics et de rides. Où était passé le grand type confiant, le mafieux italien aux costards de luxe ; l’éditeur qui donnait des soirées mondaines pour promouvoir un auteur “sulfureux” ? Il y avait toujours la même chaleur dans sa voix, mais William sentait bien qu’un trouble le rongeait petit à petit.

Ou alors c’était juste qu’il projetait sur son éditeur ses propres psychoses. Et voilà, le retour de la psychologie de bas étage, ça faisait longtemps. Il résista à l’envie de pousser un grand soupir bien bruyant et de demander des explications. Parait que la dépression, ça commençait comme ça : l’envie de rien. Mais bon, si on allait par là, songea-t-il, il n’avait jamais vraiment eu envie de quoi que ce soit. Il faisait ce que la société le poussait à faire, pour ne pas passer pour un fou, un marginal ou un parasite. La réussite de la manœuvre était toute relative.

Il verrait bien où ça le mènerait une fois qu’il y serait.

OoOoO

Le costume est parfait ; et ce n'est pas seulement qu’on le lui a dit, il le sait, il le voit bien. Mais il se sent trop petit, dans ces vêtements sur mesure. Il se sent comme un gosse, qui essaie les fringues de son père, pour jouer à faire comme si. Sauf que lui, il l'a jamais connu, son père. L'éditeur avait l'air de savoir des choses à son sujet, mais William avait encore du mal à le cerner. Alors pour le moment, il suit le mouvement, il joue la petite charade qu'ils ont montée, l'éditeur et lui.

De journaliste freelance sans le sou qui n'intéressait personne, il est devenu “un jeune auteur incisif et mystérieux, qui a fait ses armes dans la presse avant de passer à la fiction”. Points de suspension. “Mais s'agissait-il seulement de fiction ?”

Il avait fini par admettre, au cours d'une soirée un peu arrosée, qu'il écrivait sous l'influence de visions, d'impressions extérieures. Contre toute attente, son éditeur avait paru très intéressé par cette révélation ; et il n'avait pas appelé les hommes en blanc. William n'était toutefois pas certain qu'il l'avait pris au sérieux. Ils avaient décidé d’un commun accord qu’il serait intéressant de jouer là-dessus, pour la presse et le grand public, parce que « c'était plus vendeur ».

.: Nao - 2009-2010 :.
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